18 juin, 2007

En Irak, la reconstruction aussi est un échec

Quatre ans après son déclenchement, l’échec de la guerre américaine en Irak est patent sur les plans politique et militaire, mais aussi dans le domaine de la reconstruction. Des dizaines de milliards de dollars investis ont été gaspillés voire détournés par des compagnies comme Halliburton, qui vient d’annoncer le transfert de son siège de Houston à Dubaï. La majorité démocrate du Congrès a proposé une législation pour mieux contrôler ces fonds, une mesure à laquelle s’oppose l’administration Bush.
Par Joy Gordon



« L’année dernière, Falloujah ressemblait à une zone de démolition. [Aujourd’hui] je vois des améliorations partout. La vie y est très belle. » « C’est un grand jour pour mon village, les forces de la coalition font de grandes choses ici. » Proclamant « Nous sommes ici pour aider le peuple d’Irak », les vidéos téléchargeables d’où sont tirées ces déclarations montrent des soldats en train de faire don d’un générateur à un centre médical ou de livrer des chaussures à des enfants irakiens.

L’agence Usaid publie régulièrement un bulletin, Iraq reconstruction weekly update, qui voit dans la reconstruction de l’Irak une suite sans fin de projets extraordinaires, de miracles qui améliorent la vie des citoyens, lesquels seraient pénétrés d’admiration et de gratitude. Le ministère de la défense américain et les organismes associés éditent des rapports dithyrambiques sur les immenses progrès accomplis. Un communiqué récent se vante des 10,5 milliards de dollars dépensés pour quelque trois mille cinq cents projets, dont la quasi-totalité auraient déjà été lancés et qui seraient achevés à 80 % (1).

De nombreux rapports indépendants dessinent un tout autre tableau, soulignant que les comptes rendus officiels sont souvent exagérés ou mensongers. Par exemple, le département d’Etat a prétendu que soixante-quatre projets d’adduction d’eau et de construction d’égouts étaient achevés et que cent quatre-vingt-cinq étaient en cours, mais le Government Accountability Office (GAO) – organe du Congrès qui audite les programmes gouvernementaux – a déclaré que ces chiffres étaient grossièrement surévalués. Le département d’Etat s’est montré incapable de fournir aux enquêteurs une liste des projets achevés, de sorte qu’il est impossible de les comptabiliser (2). A maintes reprises, les organismes de reconstruction américains ont été critiqués pour leur totale incompétence dans la gestion de ces programmes.
Contrats lucratifs

La construction de cent cinquante centres médicaux, qui manquaient cruellement, a constitué un désastre complet. Au bout de deux années, et après avoir dépensé 186 millions de dollars, six seulement avaient été achevés – et l’organisme américain chargé du projet a ramené l’obligation de l’entrepreneur à... vingt centres (3). Les équipements médicaux livrés n’ont été ni examinés ni même inventoriés. Quand les experts chargés de l’audit ont contrôlé ces marchandises, ils ont constaté que près de la moitié étaient endommagées ou présentaient des problèmes. Et ces mêmes équipements étaient toujours stockés dans un entrepôt sans que les organismes irakiens ou américains aient trouvé le moyen de les faire parvenir à leurs utilisateurs (4).

Quant à la construction d’un institut de formation des policiers à Bagdad, contrat portant sur 72 millions de dollars, elle était à ce point défaillante que les vérificateurs ont conclu : « Le programme gouvernemental destiné à garantir la qualité des travaux a été totalement incapable de contrôler la prestation de l’entrepreneur (5). »

L’échec de cette reconstruction est l’une des causes sous-estimée du fiasco américain en Irak. Lorsque les Etats-Unis ont renversé le régime de Saddam Hussein au printemps 2003, de nombreux Irakiens se sont montrés reconnaissants et optimistes, tout en espérant que l’occupation serait de courte durée, et que Washington allait leur permettre rapidement de gérer leurs propres affaires. Mais les pires scénarios ont prévalu : l’occupation s’est prolongée, et la reconstruction du pays a échoué.

Au cours de l’été 2003, avec l’arrivée des grandes chaleurs, les autorités d’occupation ont octroyé des contrats juteux à des sociétés américaines, mais rien ne s’est produit sur le terrain : l’électricité a continué de manquer pour les particuliers comme pour les usines de retraitement des eaux usées ou pour les réfrigérateurs où étaient stockés des médicaments indispensables. La situation humanitaire s’est rapidement détériorée. Faute de traitement adéquat des eaux, des épidémies de dysenterie et d’autres maladies se sont étendues.

La déception fut d’autant plus grande que les Irakiens croyaient à la toute-puissance des Etats-Unis. Ils pouvaient aussi comparer les efforts américains à ceux du régime de Saddam Hussein après que les bombardements massifs de la guerre du Golfe de 1991 eurent détruit toutes les infrastructures du pays – ponts, routes, centrales électriques, télécommunications, usines, raffineries. En bricolant des installations quasi rasées, en dévalisant une usine ici pour en faire fonctionner une autre là, l’électricité avait été rétablie au bout de quelques semaines à peine. Tous les ingénieurs du pays, y compris des physiciens nucléaires, avaient été envoyés reconstruire des ponts (6). En trois mois, le réseau téléphonique avait été rétabli. Alors qu’en août 2003, lors du grand blackout à New York, une plaisanterie circulait à Bagdad : « Espérons qu’ils n’attendent pas que les Américains réparent ça ! »

Les fonctionnaires des Etats-Unis ont eu l’habitude de qualifier le gouvernement de Saddam Hussein de « régime kleptocrate ». L’épithète s’applique tout aussi bien à la reconstruction accomplie sous leurs auspices. Les premiers efforts ont été effectués par le biais du Fonds de développement pour l’Irak (Development Fund for Iraq), financé par les exportations pétrolières et par le reliquat du programme « Pétrole contre nourriture » (7). Ce fonds était, au départ, contrôlé par les autorités d’occupation, lesquelles ont utilisé l’argent irakien pour signer de lucratifs contrats avec des entrepreneurs américains (et quelques sociétés des pays alliés) : durant les quatorze mois de l’occupation officielle, avant le transfert du pouvoir à un gouvernement irakien, 21 milliards de dollars ont transité par ce fonds, dont 18 ont été effectivement dépensés.

La mauvaise gestion de cet argent est de notoriété publique. Le 29 juin 2004, Washington a remis au gouvernement irakien par intérim le contrôle du Fonds de développement. Mais, pendant les quinze jours qui ont précédé cette passation, les Américains ont fait parvenir en Irak par la voie des airs 5 milliards de dollars en petites coupures emballées sous film plastique, et les ont distribuées comme des bonbons. On peut voir des photographies d’entrepreneurs arrivant avec des sacs ; les fonctionnaires américains n’ont même pas compté l’argent avant de le distribuer. Un transfert de 1,4 milliard de dollars a eu lieu sans la moindre explication et sans autre trace que la mention laconique « transfert de fonds ». La plus grosse somme ainsi déboursée sans justificatif ? Les 8,8 milliards de dollars remis par l’Autorité provisoire de la coalition (Coalition Provisional Authority, CPA) à des ministères irakiens.

Les comptes du Fonds de développement ont été épluchés d’abord par le cabinet Klynveld, Peat, Marwick et Goerdeler (KPMG) et ensuite par Ernst & Young, commandité par le Comité international de conseil et de contrôle des Nations unies (International Advisory Monitoring Board, IAMB). Un rapport publié par celui-ci en décembre 2004 fait état de « centaines d’irrégularités » dans les procédures contractuelles mises en œuvre par le CPA, notamment des données manquantes et des paiements effectués sans que l’exécution du contrat ait été contrôlée. Un audit caractéristique effectué par KPMG pour le premier semestre 2004 a repéré trente-sept contrats portant sur 185 millions de dollars dont les dossiers restaient introuvables ; dans cent onze cas, aucun document n’existait concernant les prestations fournies aux termes du contrat (8).

Un autre audit effectué par une agence officielle américaine a constaté que Kellogg, Brown & Root (KBR), l’une des filiales de la compagnie Halliburton, avait violé « de manière significative et systématique » les lois fédérales régissant l’établissement des contrats en fournissant des données fausses sur le coût d’exécution (9). Mais, en dépit de ces critiques, les contrats avec cette société ont été constamment renouvelés et élargis.

A mesure que s’achèvent les projets de reconstruction, une nouvelle série de révélations témoigne d’incompétences et de négligences effroyables. Ainsi du contrat attribué par les Etats-Unis pour la rénovation de l’hôpital Al-Hillah (au sud de Bagdad). Celle-ci prévoyait l’installation de quatre nouveaux ascenseurs. Le fonctionnaire américain chargé du projet a signé le certificat de fin de travaux, autorisant un paiement complet et immédiat, alors que tout n’avait pas encore été réalisé. Trois mois plus tard, l’un des trois « nouveaux » ascenseurs s’est écrasé, faisant trois morts : le constructeur n’en avait pas installé de nouveaux, mais s’était contenté de rénover les anciens – une rénovation manifestement bâclée (10).
Des dizaines de cas de malfaçons

Autre exemple, celui d’un entrepreneur responsable de la construction d’une usine à eau à Al-Soumelat qui avait si mal travaillé que l’entreprise ne pouvait produire aucune eau potable : la tuyauterie était divisée en trois segments inutilisables, dont aucun n’était relié à la conduite principale (11). Des dizaines de cas de malfaçons, de marchandises jamais livrées, d’équipements qui ne fonctionnaient pas ont été recensés.

Les organismes américains ont cherché à justifier la lenteur de la reconstruction par la médiocre situation en Irak au moment de la « libération » de 2003 : « Les projets américains ont aidé l’Irak à stabiliser sa production pétrolière et à se remettre de décennies de négligence sous le régime précédent (12). » « Avant le mois d’avril 2003, nombre d’usines à eau étaient soit totalement hors d’usage, soit gravement défaillantes, et celles du traitement des eaux usées fonctionnaient mal ou pas du tout (13). » « Le système de santé irakien n’avait été ni financé ni géré de manière durable ou systématique pendant au moins les deux décennies précédant la libération (14). »

En réalité, si l’Irak était en piètre état, il le devait moins aux négligences du régime qu’aux bombardements des Etats-Unis et de leurs alliés, qui avaient détruit la totalité des infrastructures nationales lors de la guerre de 1991. Ensuite, pendant treize ans, Washington fit systématiquement usage de son veto au Conseil de sécurité des Nations unies pour empêcher l’Irak d’importer les équipements indispensables au rétablissement de son industrie, de son agriculture, de sa production énergétique et de tout ce qu’exigeait le fonctionnement d’une société industrielle.

Le raisonnement qui sous-tendait ces sanctions, brutales, était de délégitimer Saddam Hussein aux yeux de l’opinion irakienne : les privations devaient provoquer un tel désespoir que le peuple se soulèverait et renverserait le régime. Alors que rien de tel ne s’est produit du temps de Saddam Hussein, c’est exactement ce qui se passe sous l’occupation américaine... La pitoyable incapacité des Etats-Unis à fournir eau et électricité et à faire redémarrer l’économie, le pillage éhonté du pays et les sommes exorbitantes versées à des sociétés américaines pour une reconstruction hâtive ont alimenté une insurrection qui exige le départ des troupes étrangères.
Le Monde Diplomatique, avril 2007

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