01 avril, 2007

La crise de la tortilla enflamme le Mexique

Le prix de la traditionnelle galette de maïs flambe. La faute au libre-échange, au boom de l'éthanol ou aux deux ?

Le 31 janvier, des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées sur le Zocalo, place centrale de Mexico, pour protester contre la flambée du prix de la tortilla. Après une hausse de 30 % en trois ans, le prix de la galette de maïs traditionnelle, alimentation de base des Mexicains pauvres - soit plus de la moitié des 103 millions d'habitants - a augmenté entre 40 % et 100 % selon les régions, depuis fin 2006.

Le président Felipe Calderon, qui essuyait sa première crise depuis son entrée en fonction en décembre, a senti le danger et imposé des mesures d'urgence, autorisant l'importation de 450.000 tonnes de maïs américain exempté de droits, et de 200.000 autres tonnes de toutes origines. Il a en outre obtenu que producteurs et distributeurs s'entendent sur un prix plafond de 8,50 pesos (60 centimes d'euro) le kilo de tortillas. A comparer à un salaire minimum de 50 pesos par jour.
« Sans maïs, pas de pays ! »

Enfin, la Commission fédérale de la concurrence a promis de traquer les spéculateurs. Les groupes Minsa et Maseca, qui contrôlent l'essentiel de la farine de maïs, sont montrés du doigt - Greenpeace les a même accusés d'en profiter pour écouler du maïs OGM -, tout comme les géants américains du négoce. « Bien sûr, il y a de la spéculation, mais à tous les échelons de la filière, estime Alejandro Valenzuela, directeur de la banque Banorte à Mexico. Et elle n'explique pas tout, car il s'agit d'abord d'un problème d'offre et de demande. La production américaine a baissé, alors que la demande augmente avec le boom de l'éthanol. »

C'est là que démarre la série d'effets pervers qui accule la moitié des Mexicains à se priver de leur nourriture ancestrale. « Sans maïs, il n'y a pas de pays ! » scandaient les manifestants. Pour le leader de gauche Andres Manuel Lopez Obrador - qui a perdu d'un cheveu la présidentielle -, le coupable, c'est l'Alena, traité de libre-échange signé en 1994 entre le Canada, les Etats-Unis et le Mexique. Jusqu'au milieu des années 1970, le Mexique était autosuffisant en maïs. Mais, après la signature de l'Alena, « les importations ont été multipliées par 15 », affirme Abel Perez Zamorano, professeur à l'université de Chapingo.

Que l'agriculture mexicaine ait été en grande partie sacrifiée sur l'autel de l'Alena au profit de l'industrialisation du pays est un fait aujourd'hui peu contesté. Pendant que déferlaient au Mexique les usines de montages américaines - les maquiladoras - « portant en dix ans les exportations du pays de 31 à plus de 165 milliards de dollars », un « véritable désastre s'est opéré » dans l'agriculture, explique Bruno Parmentier dans son livre « Nourrir l'humanité » (La Découverte, 2007). L'écart de productivité du travail agricole va de 1 à 18, les rendements sont 4 fois supérieurs aux Etats-Unis.

« En 2000, le secteur du maïs américain a reçu 10 milliards de dollars de subventions, soit 10 fois le budget agricole du Mexique », souligne Bruno Parmentier. Distorsions aggravées « par la petite taille des fermes mexicaines (3 hectares en moyenne) comparées aux immenses exploitations américaines », ajoute Alejandro Valenzuela. Les prix du maïs, longtemps en surproduction, sont donc restés très bas pendant des années. Résultat : plus d'un million de petits paysans ont été grossir les rangs déjà serrés des immigrants clandestins ; le Mexique, berceau du maïs, importe désormais quelque 7 millions de tonnes par an de son puissant voisin, et n'en produit plus que 19 millions.
Ruée sur l'éthanol

Mais la ruée actuelle vers l'éthanol, nouvel or vert sur lequel mise l'administration Bush pour réduire sa dépendance au pétrole, change la donne. L'an dernier, les Etats-Unis ont destiné 57 milliards de tonnes de maïs à la production d'éthanol. Autant de moins pour l'exportation. Et ce n'est qu'un début. Selon l'Institute for Agriculture and Trade Policy (IATP), la production américaine de maïs dédié à l'éthanol a doublé entre 2001 et 2005, et doit encore doubler ces prochaines années. Le pays dispose déjà de 150 usines d'éthanol, 58 sont en construction et 150 à l'étude. Le débouché mexicain devient mineur.

Pour certains économistes, accuser l'Alena est un paradoxe : c'est grâce à ce traité, disent-ils, que Calderon a pu importer en urgence de nouveaux volumes de maïs et en 2008, les dernières barrières tarifaires seront supprimées. L'IATP ne cautionne nullement cet argument. Mais il souligne que l'explosion des prix pourrait aider les agriculteurs mexicains à regagner un peu de compétitivité et relancer la production. Près de 2 millions de nouveaux hectares de maïs devraient ainsi être emblavés cette année.

Source: Les Echos, 28 mars 2007

1 commentaire:

Roger a dit…

Cela rejoint le problème de la disparition du pétrole et de l'illusion (dramatique) des agro-carburants.

Lire : La fin progressive du pétrole
pour en savoir plus.